Le gène égoïste, ou la vision Darwiniste 2.0

On a tous entendu parler de la fameuse théorie de la « sélection naturelle » avec comme tête d’affiche ni plus ni moins que Charles Darwin lui-même. Bien que cette théorie constitue une des avancées les plus majeures dans notre compréhension du vivant, elle n’en reste pas moins critiquée, à raison comme à tord. La principale raison des critiques non fondées, repose sur le fait que cette théorie n’est pas toujours bien comprise. En effet, bien que ses principes semblent plutôt simples, il est facile de la tourner en théorie simpliste voire fantaisiste. Les mouvements créationnistes ou religieux font notamment partis de ceux qui véhiculent un vision biaisée de cette théorie scientifique.

Le but de cet article est de refaire le point sur la théorie de la sélection naturelle, d’un point de vue purement scientifique, mais également de montrer comment elle a évolué avec nos connaissances actuelles.

CC – Stew Dean – Flickr

En effet, c’est dans son livre référence « De l’origine des espèces » que Darwin a présenté sa théorie, cependant, cette publication majeure date tout de même de 1859, alors autant vous dire qu’entre temps, les révolutions technologiques et scientifiques ont largement eu le temps d’affiner notre manière d’étudier le vivant. Une des avancées majeures est la découverte des gènes, ce support d’information chimique commun à toute la vie.

Bref, la découverte de l’ADN et des gènes a ainsi amené les chercheurs du monde entier à revisiter la théorie initiale de la sélection naturelle comme moteur de l’évolution des espèces au cours du temps initialement proposée par Darwin. Un de ces mouvement est le « Néo-Darwinisme ». Et un de ses pères est le chercheur anglais Richard Dawkins, principalement connu pour sa théorie du « gène égoïste » considérée comme une actualisation moderne de l’idée originale de Darwin. C’est l’exposition de cette idée qui constitue le fil conducteur de cet article.

Ok, revenons tout d’abord à l’idée de base de Darwin. Elle repose sur des observations fondamentalement simples : comment expliquer la diversité des espèces vivantes sur Terre ? Et comment se fait-il que ces espèces soient si bien adaptées à leur environnement ?

CC – Steve @ The alligator farm – Flickr

Après de nombreuses recherches et de voyages, Darwin émet l’hypothèse que les espèces, qui nous paraissent aujourd’hui plus ou moins différentes, « descendent » d’espèces maintenant disparues. Et que si l’on remonte dans l’arbre généalogique de la vie, il s’avère que toutes les espèces sont liées par des « ancêtres communs » qui ont vécus il y a plus ou moins longtemps en fonction de leur degré de « ressemblance ». À partir de ses moyens de l’époque, Darwin explique que la « spéciation » de 2 espèces à partir d’une espèce est expliquée par 3 mécanismes qu’il regroupe sous le nom de la sélection naturelle. Les variations individuelles au sein d’une espèce, la notion d’hérédité de ces variations générations après générations ainsi que le principe d’adaptation, c’est à dire de l’avantage sélectif que peuvent conférer des variations particulières, constituent les piliers de sa théorie. Si vous mettez ces 3 principes dans un shaker et que vous secouez tout ça sur une échelle de temps évolutive, c’est à dire depuis que la vie est apparue – il y a plus de 3.5 milliards d’années – ainsi qu’en prenant en compte les barrières géographiques, vous obtenez ce cocktail d’espèces totalement différentes et complètement adaptées à leurs milieux. Le plus gros problème de Darwin a été de prouver l’existence de ces 3 piliers.

C’est là où la génétique rentre en jeu. En effet, la découverte de l’ADN et des gènes a permis d’apporter une preuve solide à la théorie darwinienne. Les variations individuelles au sein d’une espèce sont dues à des variations dans le code génétique entre chaque individu.

CC – Christoph Mudri – FLickr

Comme rapide rafraîchissement de mémoire, ce qu’on appelle un gène correspond à un fragment d’une grosse molécule et qui porte l’intégralité des gènes: l’ADN. On peut imaginer cette macro-molécule comme un énorme livre de cuisine contenant tous les éléments d’une recette de cuisine qui fait un gâteau super complexe, ici un individu. Dans ce livre, seules 4 lettres sont utilisées : A,T,C et G, on les appelle les bases nucléiques. La grosse molécule d’ADN est donc une suite de lettres comme AATGGCTCTATCCA, dont tout les morceaux ne sont pas utilisés, la majorité d’ailleurs ne l’est pas. Pour reprendre notre analogie, c’est comme si dans notre livre, les éléments de la recette de cuisine étaient séparés par des passages sans apparente signification. Le rôle de ces passages est d’ailleurs très intéressant, mais c’est un autre débat. Il existe ainsi des petites molécules spécialisées pour repérer et exprimer les différentes parties de la recette de cuisine. Les parties « utiles » sont donc copiées du livre, l’ADN, puis transformées en molécules appelées protéines. Certaines de ces protéines, appelées enzymes, servent ensuite de catalyseurs pour la majorité des réactions chimiques, les différentes étapes de la confection du gâteau, indispensables à la survie des cellules et de l’individu en bout de chaîne, notre fameux gâteau. Ainsi pour résumer, les gènes constituent des parties de l’ADN, autrement dit des suites de A,T,C et G qui servent à produire des protéines, qui elles en fin de compte influent physiquement sur l’organisme.

Dit comme ça, on pourrait penser qu’un gène influe sur un trait de caractère de l’individu, mais la réalité est bien plus complexe : c’est un ensemble de gènes ayant des actions conjuguées qui finalement influe sur l’individu, on parle de cocktail de gènes. Et au sein d’une espèce, chaque individu n’a pas les mêmes cocktails. C’est ce qui explique les variations entre individus au sein d’une même espèce.

De retour à la théorie de Darwin, le deuxième pilier – l’hérédité des caractères – se fait par la transmission de ces fameux cocktails de gènes via la reproduction. Quand elle est sexuée, les gènes des parents se combinent pour donner un ensemble de gènes uniques, celui de l’enfant. Et c’est ensuite ce cocktail qui sera soumis à la pression pour la survie. Les individus ayant les gènes les plus efficaces seront ceux qui ont le plus de chances de se reproduire et donc de transmettre leurs cocktails. C’est le troisième pilier de la théorie Darwinienne, le principe d’adaptation.

Enfin, de nouveaux gènes peuvent apparaître par le mécanisme aléatoire des mutations génétiques. Brièvement, il a lieu dans la séquence de lettres de l’ADN, lorsqu’une lettre change ou est supprimée. Ok, quand on entend parler de mutations, on peut vite s’imaginer des espèces d’aliens gélatineux. Au contraire, il faut savoir que ces mutations sont très très peu fréquentes, pour la plupart sans effets et qu’elles ne sont pas forcément transmissibles à la génération suivante. En gros, vous n’allez pas créer de nouveaux gènes pendant votre vie, désolé.

Cet apport de la génétique a donc permis de conforter la théorie Darwinienne. Que l’on pourrait synthétiser comme ceci : la sélection naturelle (les 3 piliers vous vous rappelez ?) est le principal moteur de l’évolution des espèces. De manière générale, on dit que ce sont les individus les plus adaptés qui sont les plus à mêmes de se reproduire et donc de disséminer leur combinaison gagnante de gènes. Exprimé comme ça, on a l’impression que la compétition pour la survie se fait au niveau des individus.

Cependant, on a vu que chaque individu est le fruit d’un compétition entre différents cocktails de gènes. Ainsi, la question se pose naturellement : et si la « sélection naturelle » ne s’opérait pas finalement à l’échelle génétique et non individuelle ?

C’est la thèse défendue par Richard Dawkins dans sa théorie du gène égoïste.

Dans cette théorie, tous les gènes sont en compétition les uns avec les autres. Pour comprendre comment cela peut être possible, il faut remonter à l’apparition de l’ADN et donc de la vie. Ce thème est tellement vaste qu’il va faire l’objet d’un article de synthèse, mais présentons brièvement les grandes lignes.

Tout d’abord, il y a entre 3.5 et 4 milliards d’années, les éléments chimiques comme le carbone, l’azote ou encore le phosphore présents dans l’eau sous forme liquide sur Terre, ont petit à petit commencé à s’associer sous forme de molécules. C’est la soupe primordiale ou prébiotique. Certaines molécules ont eu la propriété de pouvoir créer d’autres molécules et d’accélérer les réactions : ce sont les ancêtres des protéines. Des formes de molécules de plus en plus complexes sont ensuite apparues, celles pouvant se répliquer, et avoir une action sur leur environnement ont ainsi pu prospérer. Ce sont les « réplicateurs » de Dawkins. Parmi certainement pleins d’autres réplicateurs, l’ADN et les gènes sont d’abord apparus sous une forme « libre », c’est à dire non contenue dans une cellule, elle mêmes contenue dans un organisme. Quand la recette des gènes fut trouvée, ces réplicateurs ont dominé le marché de l’information.

Au commencement était donc la compétition entre gènes égoïstes.

Au fil du temps (évolutif), certains gènes se sont mis à coopérer, jusqu’à créer des super-structures comme les cellules et à terme les organismes ou individus. La théorie du gène égoïste relègue ainsi le rôle des individus au second plan, mettant en avant celui des gènes. Richard Dawkins parle ainsi de gène « égoïste » puisque chaque gène, porteur d’information, cherche à maximiser sa propre survie. En s’appuyant notamment sur un domaine des mathématique, la théorie des jeux, il explique comment la coopération entre gènes a pu avoir lieu et créer les fameux cocktails à partir de « populations » de gènes égoïstes.

Dans le cadre de cette théorie, les organismes représentent donc un haut niveau de coopération entre gènes, rien de plus. Pas de divin. Dawkins utilise le terme de « Survival machine » pour qualifier les individus, en effet, sous cet angle là, un organisme n’est ni plus ni moins qu’un véhicule temporaire construit par des entités bien plus pérennes que la chair : l’information contenue dans les gènes. L’organisme devient le vecteur des gènes.

Toutefois, le mot « égoïste » n’est pas à prendre dans le sens émotionnel du terme, les gènes n’ont pas « conscience » quand il manipule leur véhicule. Ils ne sont pas directement acteurs du comportement de leur machine, mais plutôt indirectement comme un programmateur écrivant un code informatique. La comparaison entre l’effet des gènes et la programmation informatique est d’ailleurs fréquemment utilisée par Dawkins pour imager sa théorie présentée dans son incontournable livre « Le gène égoïste ».

En lisant cela, vous avez peut-être eu du mal à imaginer votre animal favori en tant que « simple » véhicule pour ses gènes. Mais en tant qu’Homo sapiens, vous et moi, nous sommes des animaux. Pensez alors à la formidable leçon d’humilité que cette théorie amène avec elle : on se pense totalement « agent » de sa vie, mais ne sommes nous pas agit ?

Qu’elle est alors la place pour la notion que l’on a nous même appelé conscience ?

Jusqu’à quel degré sommes-nous prêt à accepter qu’un individu humain est un véhicule pour ses gènes, une « machine » subissant différents types de programmation concurrentes : génétique comme on l’a montré ici, mais aussi culturelle ? Dawkins expose finalement l’idée que l’ADN n’est pas le seul réplicateur, d’autres ont dû émerger puis disparaître dans le passé, mais un autre est en train d’émerger notamment avec l’espèce humaine et sa culture : les mêmes.

Réfléchissez-y, la vie n’est-elle pas finalement un flux d’information ? Qui a-t-il de plus immortel entre l’information elle même ou son support ?

Comme disait un dicton chinois : « Si tu veux nourrir un homme pendant une journée, donne lui un poisson. Si tu veux le nourrir à vie, apprend lui à pécher. ».

 

Cet article doit surement vous faire réagir, alors prenez votre courage à deux mains et lisez le livre de Richard Dawkins « Le gène égoïste » publié en 1976. Dawkins vous expliquera bien mieux que moi et à l’aide de faits scientifiques, ce que signifie vraiment sa théorie. Croyez-moi, vous n’en ressortirez peut-être pas indemne, mais avec au moins de l’information en plus. Ô information quand tu nous tiens.

François.

CC – Dani Vàzquez – Flickr

3 commentaires sur “Le gène égoïste, ou la vision Darwiniste 2.0

  1. Trop cool cet article François ! toujours un plaisir 😉 La question sur la notion de conscience demande à être explicitée car tellement de définitions/applications pour moi Ô pauvre mortelle (cf Encyclopedia universalis, https://www.universalis.fr/carte-mentale/conscience/). Des bises!
    Gipsy

    1. Cheers Gipsy, yes c’est sûr que cet article en appelle bien d’autres 😉
      Stay tuned

  2. Incroyablement intéressant et bien écrit !

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