L’océan sous roundup’

L’océan Austral est une zone bien particulière de l’océan “mondial”. Cet océan est responsable pour 40 % de l’absorption du dioxyde de carbone et surtout c’est la plus grande zone dite HNLC du monde (Landschutzer et al., 2015; Sabine et al., 2004) , et là tu te dis mais qu’est-ce qu’elle raconte ?  HNLC pour High Nutrients Low Chlorophylle, ce qui signifie que dans cette zone il y a des concentrations très importantes en macro-nutriments (de Baar et al., 2005) tels que le nitrate, le phosphate, le silicate … ils sont apportés à la surface par différents processus physiques. Avec de telles concentrations, on attendrait des concentrations importantes en phytoplancton (qui se délectent des nutriments pour se développer) mais … NON, on y observe de faibles concentrations en chlorophylle (ce qui veut dire faibles concentrations en phytoplancton), mais pourquoi ???? cela paraît illogique… et pourtant…

Le phytoplancton n’est pas seulement gouverné par les macro-nutriments que l’on trouve en abondance dans l’océan Austral mais aussi par les métaux traces tels que le fer, le manganèse, le cuivre, le cobalt, le zinc, etc. et il a été largement prouvé à ce jour que le fer gouverne la productivité dans cette zone (Bertrand et al., 2007; de Baar et al., 2005; Kochet al., 2011; Martin & Fitzwater 1988). Si on veut faire un raccourci très très simple : pas de fer dans l’océan = accumulation de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

Cependant, les métaux traces sont rares et de plus en plus avec les changements climatiques observés dans l’océan Austral… * et ça c’est très mauvais pour nos amis les phytos mais aussi pour nous, les êtres humains sur terre.

En 1991, John Martin suscita quelques idées en disant « Give me a half tanker of iron and I’ll give you another ice age ! » (Donnez-moi un demi-réservoir de fer et je vous créerai une nouvelle ère glaciaire !*). Alors des chercheurs et des ingénieurs se sont dits, pourquoi ne pas fertiliser l’océan Austral pour que les phytoplanctons puissent se développer en abondance et ainsi absorber encore plus de carbone que nous émettons dans l’atmosphère.

Ben oui à vrai dire, au lieu d’arrêter de polluer, c’est bien plus simple de continuer et saupoudrer tranquillement l’Antarctique en avion avec un peu de fer. Ça tombe sous le sens!

Bien sûr j’ironise, mais je ne me prononce pas vraiment. Le sujet est complexe car avec un rapport de GIEC à 1.5 °C (cf. ICI), le développement des techniques de géo-ingénierie est certainement le seul remède pour contrebalancer nos émissions de dioxyde de carbone.

La fertilisation des océans pose bien sûr des problèmes scientifiques (changement chimique de l’eau, bouleversement de la chaine trophique et j’en passe, à développer dans un autre article). Comme disait Jean Rostand dans “Les inquiétudes d’un biologiste, “La science trouve plus facilement des remèdes que des réponses”, la nature est bien faite et malgré l’illusion de la comprendre, le feedback d’un tel processus est bien trop important. Cette initiative pose aussi un problème moral, cherchons nous à régler le problème dans le mauvais sens ? Les limites de la science apparaissent souvent lorsque les questions d’éthique font surface.

 

*1 En augmentant la concentration en fer, on augmente la biomasse en phytoplancton donc l’absorption de CO2 dans l’atmosphère donc réduction du réchauffement climatique (théoriquement).

*2 Les apports en métaux traces sont majoritairement gouvernés par des processus physiques dont on pourra parler ultérieurement qui ont tendance à décroître avec les changements observés.

 

Jenna

 

Source :

  • Bertrand, E. M. and others 2007. Vitamin B-12 and iron colimitation of phytoplankton growth in the Ross Sea. Limnol. Oceanogr. 52: 1079–1093. doi:10.4319/lo.2007.52.3.1079
  • de Baar, H. J. W. and others 2005. Synthesis of iron fertilization experiments: From the iron age in the age of enlightenment. J. Geophys. Res. Oceans 110: 1–24. doi:10.1029/ 2004JC002601
  • Landschutzer, P. and others 2015. The reinvigoration of the Southern Ocean carbon sink. Science 349: 1221–1224. doi: 10.1126/science.aab2620
  • Martin, J. H., and S. E. Fitzwater. 1988. Iron deficiency limits phytoplankton growth in the Northeast Pacific subarctic. Nature 331: 341–343. doi:10.1038/331341a0
  • Koch, F., Beszteri, S., Harms, L., & Trimborn, S. 2019. The impacts of iron limitation and ocean acidification on the cellular stoichiometry, photophysiology, and transcriptome of Phaeocystis antarctica. Limnology and Oceanography, 64(1), 357-375.
  • Rostand, J. (1973). Inquiétudes d’un biologiste (Vol. 3634). Le Livre de poche.
  • Sabine, C. L. and others 2004. The oceanic sink for anthropogenic CO2. Science 305: 367–371. doi:10.1126/ science.1097403

 

1 commentaire sur “L’océan sous roundup’

  1. Super intéressant !!!
    Mais d’où vient tout ce fer, et pourquoi malgré les grands courants marins, il ne se retrouve pas en océan austral

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