Biodiversité, cette belle inconnue

Aaaah la « Biodiversité », ce mot magique qui permet de faire passer un discours politique chiant à mourir en un plaidoyer écolo séduisant. Eh oui, en cette période d’élections européennes, c’est encore une avalanche de biodiversité par-ci et de biodiversité par-là qui nous est tombée dessus dans les médias. Un petit tour sur Google Trend nous montre que le mot « biodiversité » a suscité son plus fort intérêt entre le 5 et le 11 mai 2019, à quelques jours des élections européennes, marrant ça. Le problème c’est que ce mot est très rarement défini lorsqu’il est utilisé et que les contresens sont nombreux. Le but de cet article est justement de remettre les points sur les trois « i » du mot biodiversité, et vous allez voir que ce concept est loin d’être aussi simple qu’il n’y paraît.

Évolution de l’intérêt pour la recherche du mot « Biodiversité » ces 12 derniers mois. Tiens tiens le pic de l’intérêt maximal correspond à la période pré-élections européennes …
Source : GoogleTrends

Et pour parler d’un concept, rien de mieux que de retourner à l’origine de sa création. Pour la petite histoire, c’est le célèbre écologue – écologiste scientifique et non pas politicien – Edward Osborne Wilson qui invente en 1988 le mot « biodiversité » à partir du concept de la « diversité biologique » qui tournait dans le milieu de la recherche depuis plusieurs années. Bon ! À ce stade clairement personne n’en entendait parler, et c’est en 1992, pour le Sommet de la Terre organisé par les Nations Unies à Rio de Janeiro, que le terme a été popularisé. Depuis, ce concept s’est tellement propagé dans notre culture qu’il apparaît même comme priorité dans les engagements d’entreprises décriées comme Total ou Monsanto. De quoi entretenir encore plus la confusion autour de ce concept.

Pour la biodiversité, merci qui ? Merci Eddie !
Photo : Jim Harrison – PLoS, CC BY 2.5

C’est quoi la biodiversité du coup et à quoi ça sert ? Dans l’esprit populaire, la biodiversité c’est simple : quand il y a des pandas et des ours polaires = la biodiversité va bien. Dans cette phrase, il y a deux idées qu’on va critiquer et développer dans la suite. Tout d’abord, lorsque la biodiversité est évoquée, elle est systématiquement reliée au nombre d’espèces. Premier « spoil » : la diversité en espèces n’est qu’une petite facette de la biodiversité. Deuxièmement, la biodiversité est très souvent reliée à un état, on nous parle souvent d’une biodiversité en bonne ou mauvaise santé. Cependant, comme dirait ce fameux scribe, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise biodiversité. Après avoir expliqué ce qu’est la biodiversité, vous allez comprendre pourquoi il est compliqué d’y attribuer un smiley vert ou rouge

Oh un Panda, la biodiversité va bien donc, allez j’opte pour un smiley content !
Photo : adapté de George Lu – CC 2.0 – Flickr

DIS PAPI, C’EST QUOI LA BIODIVERSITÉ ?

Les 5 doigts de la Biodiversité. Évidemment il faut s’imaginer une sorte de cube en 5 dimensions, difficile à représenter sur un écran en 2 dimensions, ça résume toute la complexité du concept.
Source : cours de CF Boudouresque, citation dans la bibliographie.

Allons-y du coup. S’il y a une définition générale pour la biodiversité, c’est « la diversité du vivant à toutes les échelles ». Et des échelles y’en a ! Plus précisément on en compte 5 : les échelles évolutives, fonctionnelles, organisationnelles, spatiales et d’abondance. Petite explication de ces 5 différentes dimensions de la biodiversité. 

(Je m’excuse d’avance pour l’aspect trop traditionnel de l’explication qui va suivre mais c’est un sujet trop important pour ne pas l’expliquer un peu plus en détail. Si la lecture vous parait un peu compliquée, gardez juste en mémoire le schéma ci-dessus : la biodiversité c’est un ensemble de 5 échelles ou dimensions.)

Diversité évolutive

Deux arbres phylogénétiques inventés racontant deux histoires évolutives différentes. La suite dans le texte !

L’échelle évolutive de la biodiversité rassemble la diversité apparue au cours de l’évolution de la vie. On retrouve dedans la fameuse diversité des espèces – ou spécifique – dont tout le monde parle. Cependant elle n’est qu’une facette de la diversité évolutive à côté de la diversité des gènes, à une plus petite échelle, mais également à côté de la diversité phylogénétique, à plus grande échelle, comme les familles, les ordres, les classes … jusqu’aux trois grands domaines de la classification de la vie : les Bactéries, les Archées (allez jeter un coup d’oeil sur wikipédia si vous n’en avez jamais entendu parler) et les Eucaryotes, dont nous faisons partie. Pour la faire courte, la diversité évolutive c’est la diversité des formes de l’arbre de la vie.

Rien de mieux qu’un schéma pour expliquer ce concept pas évident. Sur la figure précédente sont représentés deux arbres phylogénétiques inventés, qui ont en commun sept espèces qui existent aujourd’hui, en bas des arbres. La différence entre les deux arbres est la manière dont ces espèces se sont différenciées au cours de l’évolution à partir d’une même espèce, appelée ancêtre commun et maintenant disparue, au sommet de l’arbre. Sur l’arbre de gauche on voit un seul point où le trait principal se divise (de haut en bas), les sept espèces contemporaines proviennent d’un unique événement de spéciation. À l’inverse, l’arbre de droite montre plusieurs divisions successives au cours du temps évolutif, les sept espèces contemporaines sont le résultat de plusieurs épisodes de spéciation. Pour en revenir à notre fameuse biodiversité, les deux arbres montrent une diversité spécifique égale, sept espèces vivant actuellement, mais une diversité phylogénétique différente : faible pour l’arbre de gauche et forte pour l’arbre de droit.

Diversité fonctionnelle

La diversité fonctionnelle ? C’est la diversité des moyens que la vie a trouvé pour tirer son épingle du jeu.
Source : modifié des cours de CF Boudouresque, citation dans la biblio.

À côté de la diversité évolutive dont je viens de parler, on trouve la diversité fonctionnelle. En gros, c’est la diversité des traits fonctionnels des organismes dans un écosystème donné. Ça veut dire quoi ? C’est par exemple les différents moyens utilisés par les organismes pour tirer leur énergie du milieu dans lequel ils vivent : par différents types de photosynthèses, par fermentation, par respiration mais également par broutage, prédation ou encore parasitisme. Bref, l’évolution a généré une multitude de stratégies de vie : c’est la diversité fonctionnelle.

Diversité organisationnelle 

Si ça ne vous paraît pas assez complexe comme ça, on va en rajouter une couche avec la diversité organisationnelle. C’est ni plus ni moins la diversité de tout ce dont on a parlé – de gènes, d’espèces, de formes d’arbre de vie différentes, et de fonctions – entre différents patchs d’un écosystème, entre différents écosystèmes ou entre différents paysages. Ça commence à faire beaucoup hein ? Pour donner un petit exemple, la diversité organisationnelle peut être le nombre d’espèces communes entre différents écosystèmes. Dans le jargon on appelle ça la diversité spécifique beta. Pas si bêta que ça …

Diversité spatiale

Là, promis c’est un peu plus évident. La diversité spatiale c’est la diversité de tout ce dont on a parlé avant mais dans l’espace. Pour la mesurer, les écologues peuvent, par exemple, comparer le nombre d’espèces dans plusieurs de leurs relevés échantillonnés à des endroits différents d’un écosystème, dans un écosystème entier ou dans une région. On pourrait calculer les mêmes caractéristiques dans l’espace pour un autre niveau taxonomique que l’espèce. Mais si ! on en a déjà parlé dans la partie sur la diversité évolutive.

Diversité d’abondance ou d’hétérogénéité

Deux forêts contenant le même nombre d’espèces mais avec des abondances relatives différentes : c’est ça la diversité d’abondance ou d’hétérogénéité.
Source : modifié du cours de CF Boudouresque, citation dans la biblio.

Courage, c’est la dernière dimension du méga-concept de la biodiversité : la diversité d’abondance ou d’hétérogénéité. Pour cette échelle, ce qui nous intéresse ça n’est pas le nombre d’espèces par exemple, mais la proportion et la distribution relative des individus et des espèces. Une image parle toujours mieux, donc sur la figure précédente on montre deux forêts contenant le même nombre d’espèces – petit malin tu l’as trouvé, c’est cinq – cependant leur abondance relative est différente. La diversité d’abondance est plus importante dans la forêt de gauche que dans celle de droite. 

… Respire un bon coup …

Ouf, ça y est on est sorti des explications des différentes dimensions de la biodiversité. Et le moins qu’on puisse dire c’est que c’est complexe. Résumons tout ce dont on a parlé en quelques phrases. 

Le concept de biodiversité renferme en fait cinq différents types de diversités des êtres vivants. On parle d’un concept multidimensionnel. Si on cherche à comprendre comment fonctionnent les écosystèmes, on doit arriver à trouver un moyen pour mesurer cette fameuse biodiversité. Mais comment mesurer un truc dont les dimensions dépassent celles de nos sens ? Imaginez que vous deviez dessiner un objet inconnu et qui est dans le noir. Vous essaieriez sûrement de toucher l’objet puis de retranscrire sur le papier les formes devinées. Mais qu’en est-il de sa couleur ? Les écologues font la même chose pour essayer d’appréhender la biodiversité. Ils ont développé des méthodes et des indices, permettant de saisir quelques-unes des différentes dimensions de la biodiversité. Et c’est déjà une bonne avancée.

À vos crayons, dessinez !

Mais du coup, beaucoup d’espèces c’est bien ou mal ? Ben ça dépend en fait, mais ce qui est sûr c’est que de se fier uniquement au nombre d’espèces pour comparer deux écosystèmes c’est comme de comparer deux êtres humains uniquement par leur taille pour savoir lequel fait le mieux la cuisine. Il manque des infos. Comme petite anecdote, une décharge à ordures est plus riche en espèces que bien des écosystèmes auxquels on accorde une valeur et qu’on cherche à conserver, i.e. à valeur patrimoniale comme les prés salés de Camargue.

« Bêêêêê, les décharges c’est bon pour la Biodiversitééééé ».
Maxime G-pain – CC 2.0 – flickr

On peut bien sûr se réjouir lorsqu’on voit des décideurs chercher à protéger la nature. Mais lorsqu’ils parlent de garantir une « bonne » biodiversité, c’est là que les choses se compliquent. Vous l’avez maintenant compris, mesurer la biodiversité par une simple et unique valeur est par définition impossible. Pourtant, c’est ce que ces fameux décideurs demandent aux scientifiques la majorité des cas. L’exemple le plus frappant vient de l’Union Européenne qui, à travers des directives cadres, imposent à ses membres de garantir un « Bon État Écologique ». La mesure idéale : un code couleur unique permettant de savoir si le milieu naturel est en bonne santé ou pas, qui soit bien sûr facile à comprendre, à mesurer et surtout pas cher

Outch ! ne m’obligez pas à répéter tout ce que je viens de dire. L’UE précise quand même ce qu’elle entend par ça pour le milieu marin : « le bon état écologique correspond à un bon fonctionnement des écosystèmes (au niveau biologique, physique, chimique et sanitaire) permettant un usage durable du milieu marin » (DCSMM). Là encore, il s’agit en réalité de garantir les services que nous rendent les écosystèmes, ces fameux services écosystémiques dont on a déjà parlé (ici). Le choix de telle ou telle mesure d’une facette de la biodiversité dépend en réalité de la question que l’on se pose : que veut-on conserver et pour quoi ?

En fait le Bon État Écologique c’est comme dire que l’Union Européenne c’est bien ou pas bien. C’est certainement plus compliqué que de mettre un pouce vert ou rouge.

Vous l’aurez compris, la biodiversité c’est pas si facile à comprendre et à mesurer, alors quand vous entendrez un beau discours sur la protection de la biodiversité, gardez bien en tête que très souvent l’objectif n’est pas de préserver la nature pour la nature, mais de préserver les services qu’elle nous rend. Donc plus que jamais, préserver la nature, c’est préserver l’Homme.

François.


Cet article ne répond finalement pas à la question de l’utilité de la biodiversité. D’un point de vue scientifique c’est une question très difficile à répondre puisqu’on l’a vu, la biodiversité elle-même est un concept complexe. Néanmoins, les chercheurs s’intéressent à certains aspects de la biodiversité comme la diversité en espèces pour comprendre l’impact des perturbations sur la biodiversité. Une question comme « un milieu riche en espèces est-il plus résistant aux perturbations humaines qu’un milieu pauvre ? » est le genre d’interrogations qu’ils se posent. Et on verra dans un autre article que la réponse est loin d’être évidente. En attendant d’en savoir plus sur le fonctionnement de la nature, le plus sage reste d’en limiter fortement nos impacts, et ça c’est pas gagné …


Bibliographie et lectures associées

Boudouresque, C. F., Blanfuné, A., Fernandez, C., Lejeusne, C., Pérez, T., Ruitton, S., … & Verlaque, M. (2016). Marine Biodiversity-Warming vs. Biological Invasions and overfishing in the Mediterranean Sea: Take care,‘One Train can hide another’. MOJ Ecology & Environmental Science2(4), 1-13.

Boudouresque C.F., 2017. Protection, restauration et développement durable en milieu marin. Biodiversité. Cours Master 1 Océanographie. Aix-Marseille Université. Diapositives 1-152.

Sala, E., & Knowlton, N. (2006). Global marine biodiversity trends. Annu. Rev. Environ. Resour.31, 93-122.

Directive Cadre Stratégie pour le Milieu Marin (DCSMM)

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